Victoria la Grecque

Victoria Hislop photographed at As Greek as it Gets in Earls Court © adrianlourie

Victoria at As Greek as it Gets
Photo: Adrian Lourie

Née sous pavillon anglais, la romancière chante aujourd’hui l’histoire grecque, ballottée par les tourments du siècle passé et le règne actuel de la troïka.

Les tragédiens grecs l’en­seignent depuis bien Loi trois mille ans : le Des­tin gouverne nos vies, selon le bon vouloir des dieux. Il faut croire que ceux qui veillent sur Victoria Hislop possèdent la fibre littéraire. En vacances en Crète, cette journaliste anglaise dé­couvre un jour l’îlot de Spinalonga, une bogue de terre rocheuse dominée par une vaste forteresse. Au siècle dernier, celle-ci servit de léproserie, la dernière du genre en Europe, abri­tant jusqu’à quatre cents malades, re­légués aux lisières de l’humanité. « Ce jour-là, j’ai senti mon imagination bouillonner, comme un besoin impé­rieux de raconter, par le biais de la fiction, cette terrible histoire. » Ce sera L Tfe des oubliés, publié en 2005, un best-seller international inattendu, écoule à plus de deux millions d’exem­plaires dans le monde – dont quelque HO 000 dans l’Hexagone, Un temps destiné à Hollywood, le roman s’est finalement vu décliné à la télévisioiï dans une série de 26 épisodes, devenue culte auprès de la population hellène.

La diplômée d’Oxford n’a depuis plus quitte les rivages de la mer Egée, au point de se faire une place au panthéon littéraire na­tional, aux côtés des maîtres Seferis, Sikelianos ou encore Kazantzakis, « Beaucoup de Grecs pensent que j’ai des racines familiales sur ces terres, niais ce n’est pas le cas ! » précise cette quinqua aux yeux pétillants et au sourire franc. « Cela fait trente-cinq ans que je reviens ici, tous les étés, et je me sens un lien très fort avec ce pays, sans que je puisse me l’expli­quer, » Kllc en a même appris la langue, à rai­son de quatre heures de cours par semaine. Ht adopté la culture populaire, celle des ruelles tortueuses baignées de lumière, des ter-rasses des traditionnels kafenta et des chants malicieux du rebétiko, Mais à trop vouloir ex-plorer l’histoire d’un pays, on en découvre parfois ceilains pans jusque-là restés discrets, « Je voulais en savoir davantage sur les rela¬tions entre Grèce et Turquie, se souvient l’au-teure, et cela m’a amenée à m’intéresser à la « Catastrophe », cet échange insensé de po­pulations qui a eu lieu en 1923, Comme je le décris dans Le Fil des souvenirs, plus d’un million d’orthodoxes ont quitté l’Asie mineure cette année-là, pour se retrouver en Grèce, sans le sou. Et 500 000 musulmans ont été contraints de faire le chemin inverse. »
Cet épisode dramatique se trouve en effet au cœur de la destinée de Dimitris et de Katerina, enfants de la belle Thessalonique, ce grand port cosmopolite aux confins de la Thrace, L’un est héritier d’un empire textile, mis à mal par un terrible incendie. L’autre est une couturière aux doigts de fée, arrachée aux bras de sa mère. Emportés par le grand vent de l’Histoire, les deux jeunes gens auront à traverser les tourbillons du siècle dernier, marqué par l’occupation nazie, la guerre civile et la dictature des colonels. Autant de drames humains qui imprime­ront leur marque indélébile sur la psyché nationale, « J’ai parfois le sentiment que ce pays ne pâment à se remettre d’une période de crise que pour replonger dans une autre, soupire Victoria Hislop, Avec ce livre, j’espère montrer ce que les er­rements actuels doivent justement à ce passe troublé. »

La Grèce d’aujourd’hui ? « Un pays dont le dynamisme prend par­fois des tours chaotiques », assène la romancière, qui partage désormais son temps entre le Kent et la maison qu’elle a acquise, il y a quelques années, en Crète. De cette vigie ra­dieuse, elle observe la dérive d’une civilisation millénaire, tenaillée par les mesures d’austérité, l’effondre­ment du système de santé, l’explosion du chômage et du coût de la vie. Une nation tourmentée dont elle admire également la faculté de résilienee, solidaire autour de la cellule fami­liale. « Le soleil continue de briller au-dessus de nos têtes, sourit la reine Victoria. En Grèce, tout ce qui est précieux est éter­nel. » Ne reste plus alors qu’à dérouler ce Fil des souvenirs pour en savourer la trame. Car si l’on peut parfois regretter son écriture un rien terne, la belle « Hellène » n’en signe pas moins une saga historique passion­nante, où l’émotion et le suspense dansent enlacés, au son entêtant du bouzouki.     Julien Bisson